Une nuit, quelque partie de moi est sortie du sommeil. Tout dormait en moi, sauf ça, sauf mon sexe. Je rêvais. Trois femmes auxquelles tour à tour, avec mes avant bras soudés l’un à l’autre, je frottais l’entrejambe, leur lèvres immenses et gonflées dans ce songe. Le clitoris, au plus profond de mes croyances, le clitoris n’existe pas. Je ne sentais que ce renflement, la chaleur trempée, et la palpitation du sang dans les vaisseaux sous la chair. Quelque partie de moi était éveillée, alerte, écoutant le plaisir se répandre, du cerveau en descendant, et je m’interdis de jouir.
Le lendemain, aux aurores du matin, un autre songe. Érotique. Brûlant. Fiévreux tout mon corps et mon bassin, ma bite qui bouge, pour la première fois de ma vie toute entière, j’ai vingt ans et pour la première fois je le jure j’ai conscience de mes hanches qui balancent dans mon sommeil, qui balancent des coups de baise, ma bite s’élance vers l’éjaculation ; et je ne me retiens pas cette fois-ci.
Confusément, la première fois, l’espérance m’avait retenu, endigué en retrait du méat. Mais la journée n’avait rien amené. Quand je me laisse jouir dans mon sommeil, c’est que le réveil ne promet rien. La réalité, je n’en attends plus rien.
J’ai vingt ans et ma vie toute entière est dans ma tête, au fond. Il faut que je me sauve. Ma mémoire est en révolution. J’ai vingt ans et je suis un soleil semi-calciné. Il faut que je me sauve.
Il y a deux ans. Il y a deux ans. Elle se nomme Khöma. Un serment me défend de prononcer jamais son prénom véritable. Khöma. Khöma et le tabou. Tabou est un mot invariable. Ce mot est le maître des mots ; il s’est auto-censuré ; il a prohibé que l’on révèle son sexe. Khöma est une histoire d’amour avec le tabou.
Je revois son lit à présent, son lit où je dormais pour l’exécution de mon calvaire. Si tout avait été filmé, les mots, les mots je n’aurai aucun besoin de les dire, si tout avait été filmé et rien ne l’a été, il faudra se contenter de mots et d’images fabuleux ; mais tout est faux, je sais ce dont je parle, mais c’est indicible.
Un jour Khöma vomit un litre et demi de vinasse et de bile mélangées dans ses draps ; elle est une furie à présent.
Un jour Khöma noircit, noircit, noircit les murs de sa chambre d’étudiante, étudiante du mal d’être vivant, Khöma noircit, noircit, noircit les murs de haut en bas, de long en large, Khöma noircit les murs de visages sortis de son visage, noircit les murs de figures sœurs et frères de sa figure, noircit les murs de gueule d’anges transpercés par les yeux. Des mois plus tard, nous repeignons. Les anges ont essayé de nous étouffer dans notre sommeil. Heureux, notre sommeil s’envole comme une plume. Nous repeignons les murs et quelque part un câble apparaît, saillant du mur, tordu comme un serpent, tendu comme cette bête quand elle va mordre, immobile et déjà il frappe, déjà jaillit. J’ai failli mourir. Je suis resté accroché par la paume aux crocs venimeux, dénudés, dégoulinants d’électricité. Et Khöma a ri.
Un jour elle me perce la joue avec la pointe d’un stylo à bille. Je suis coupable. C’est moi la faute et toute la merde du monde.
Un jour Khöma part à la découverte du monde. Des heures plus tard, elle hurle dans les escaliers qui mènent à son repaire, et je la tire, je la tire par les bras, et ses aisselles poissent de sueur, et elle pue les alcools et les larmes, en criant je la tire, marche après marche, et elle saigne par toutes les plaies de son corps des mousses blanchâtres, des drogues par centaines s’écoulent en dehors d’elle.
Un jour Khöma boit, fume, dessine, écrit, parle, parle, parle, parle, parle, parle, et s’emprisonne. Et le lendemain. Et le lendemain suivant. Et celui d’ensuite. Et suivent les autres. Et je suis coupable. C’est moi la faute et toute la merde du monde.
Un jour Khöma se dénude. Je sais l’enfer des miracles. Jamais on ne pourra désirer plus une autre. Khöma se déshabille, elle sait sa beauté inépuisable et s’acharne à l’épuiser, à la tarauder, à l’épuiser. Même laide, la beauté... même laide, la beauté, que puis-je dire. Perforez à coups répétés de hache ce ventre, rompez de vos poings aveugles chaque trait de ce visage, brisez au marteau le plus lourd ces hanches, en bouillie rosée cette peau, en charpie cette chair, déchirez de vos dents jaunies ces seins, tranchez un à un au couteau ces orteils et ces doigts, trouez ces paumes, dix clous la paume, percez d’aiguilles à tricoter ces joues et ces pommettes, scarifiez de la plus horrible manière, scarifiez atrocement cette croupe, ces fesses, ce cul, et déformez, disloquez son anus et sa chatte, Khöma même laide la beauté... Un jour Khöma se dénude et le monde entier, toute la merde de ce monde se tait un instant. Il faut qu’elle hurle Khöma.
Un jour Khöma se donne et se reprend tout aussitôt. Je sais, je sais l’enfer des miracles.
Je sais la douleur de ma bite, lancinante dans mon esprit comme une immense tour qui m’excède et m’outrepasse. Je sais le bouillonnement, la folie sous les eaux. Je sais qu’un jour ma bite transcendera mon corps et mon esprit ; et l’âme, l’âme est ridicule.
Un jour Khöma... je n’en parle plus.
Elle n’est plus là. Je ne suis pas au même endroit, moi non plus. Je n’ai jamais vu le désert, je n’ai jamais vu les montagnes d’asie mineure, je n’ai jamais vu New York ni Delhi, je n’ai jamais vu les forêts du Canada. Je n’ai pas lu assez. Je n’ai pas su regarder autant qu’il eût fallu. Ni écouter. Rien ne m’y appelle, rien ne m’y transporte. Je ne me détesterai pas longtemps, il faut que je me sauve, ma mémoire est en révolution, le soleil qui a cramé sa moitié visible tourne, tourne jusqu’à n’être plus qu’un astre radieux et parfait.
Mais en arrière, au fond - toute la merde du monde - il fait noir, noir, noir.
Khöma me fait l’amour dans mes rêves les plus courts. Khöma me fait l’amour des heures et des heures, des heures, quelques secondes durant. Je ne vis que pour dormir, parce qu’il n’y a aucune certitude, non aucune qu’en la mort aussi on rêve.
Khöma, un jour, non, je n’en parle plus, je n’en parle plus, un jour Khöma se dénude et le monde, oh le monde se tait, oui, un instant, il se tait, elle emplit ses poumons, c’est son cri, c’est le cri du Tabou qui fait ramper le monde, elle s’est déshabillée, Khöma est nue comme la grâce, et tout se tait, tout se ferme, tout est annihilé sinon elle, elle est nue et rien d’autre ne se peut voir et une voix, ce devrait être la sienne mais une voix, une voix, une voix parmi les larves s’élève et s’approche, s’approche, trop près, une voix parmi les larves :
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Perforez à coups répétés, rompez de vos poings, au marteau le plus lourd brisez, brisez, brisez, en bouillie, en charpie, ah ! son anus et sa chatte ! son anus et sa chatte ma bite même laide la... même laide même laide même laide son anus et sa chatte, sa bite ! sa bite ! sa bite ! même laide même laide son anus, sa chatte, et tout se comble, tout devient noir, et par où l’on voyait le jour, le monde, la vie lumineuse avancer, par là, par cette fente se noircit, noircit, noircit l’espérance.
Il faut que je me sauve, il faut que je me sauve. Redis moi tout, raconte encore à mes oreilles, raconte à tout mon corps, raconte, l’outrage, l’atroce se refile comme la peste, tout est véhicule de l’atroce.
Il faut que je me sauve. Tant pis si je crame, tant pis s’il me faut ensuite tout renverser et tant pis si je m’en vais maintenant frire aux flammes de l’enfer. Raconte encore, viens, je ne te hais point, viens racontant et raconte venant.
Ma mémoire est en révolution, je n’en parle plus. Khöma, sache, sache Khöma mon amour, au fond, en arrière, toute la merde du monde - il fait noir, noir, noir.
Leeroy (http://www.ecrivez.org)