Si l’on m’avait demandé un jour de dépeindre la fresque du bonheur lors de mes jeunes années où bercé par les dires imaginaires de mes parents, je m’enfouissais tel un petit ange crédule et avide de rêves sous une avalanche de propos qui allaient constituer mon parterre idyllique du monde dans lequel je vivais ; ma nourriture onirique du quotidien où se côtoyaient des hommes, des femmes mais aussi des fées, des magiciens et des lutins, j’en aurais bien ri, car ce temps là est à jamais révolu.
La confection de ces effluves narratifs qui plongèrent ce jeune être frêle et replié du dehors dans un puits d’illusions s’effritèrent avec la magie de sa lente évolution.
Un désenchantement insoutenable pour un enfant dont la chimère était devenue le maître mot de son existence, la référence symbolique d’une merveilleuse graine paradisiaque où le mal n’existe pas.
Quelle ne fut pas sa déception quand pour la toute première fois, le marmot idéaliste et rêveur goûta aux germes de la douleur humaine et morale quand il eût affaire à l’archétype du tyrannosaure moderne.
Un semblable qui lui démontra par le geste que le jardin édénique dans lequel il pensait vivre n’était qu’une fabrication de l’esprit, un doux parfum suave qui vous transporte dans les prairies d’un autre monde.
C’est la télévision qui lui offra son second bouleversement en lui montrant que même chez les grands garçons, la parade diabolique des hommes était bel et bien présente.
Ces jouets qui font du bruit sur lesquels il ne pouvait y apposer un nom, ce festival de cris stridents qui crachaient un langage incompréhensible à ses oreilles et cette couleur rouge écarlate qui ruisselait de part et d’autre du spectacle ouvrant à la curiosité du petit, la provenance de ce liquide chatoyant du regard qu’il ne connaissait pas.
Les affres du doute prirent un tournant radical quand du haut de sa stature imposante, le garde-fou paternel tomba nez à nez avec le fait accompli, son chérubin de 13 ans qui venait tout juste de flirter avec la théâtralité d’un monde tragique.
Un univers calqué sur deux espaces qui constituent la quintessence de nos breuvages imaginatifs, le « cosmos de l’insconscient », paradis des utopistes, rêveurs, idéalistes et créatifs à la fibre artistique et « l’univers matériel » , modèle astrophysique du genre aux revendications humaines interminables.
Un plateau gratuit des visions existentielles de l’homme qu’il ne voulut rajouter à la tourmente juvénile de son marmot.
Dans un geste sec, le père mit fin à la douce candeur du jeune téléspectateur dont le regard était irradié par ces bien belles particules de l’imaginaire télévisuel qu’il ne trouvait nul part ailleurs.
- Mon enfant, lui dit t-il dans un ton autoritaire, tu es privé de télévision jusqu’à nouvel ordre, viens et suis-moi, nous allons nous asseoir et faire table rase sur toutes ces choses qui trottent dans ta petite tête de lutin rêveur.
Ce dernier obtempéra sans broncher et le suivit jusqu’à la salle à manger où ils s’assièrent côte à côte.
- Ecoute, j’ai une révélation à te faire, je sais que ce sera difficile de l’admettre pour tes 13 ans mais tout ce que ta mère et moi-même te disions sur l’existence d’un monde magique avec des peuples différents que ceux que tu croises tous les jours en allant à l’école ; ce monde là, il n’existe pas fiston.
- Non papa, ce n’est pas possible, tout le monde me l’a dit, mes amis, même mes professeurs à l’école, tu me dis le contraire parce que j’ai vu quelque chose que je ne devais pas voir à la télévision, c’est ça papa ? lui rétorqua t-il.
Le père tâcha d’éviter la parade confusionnelle de propos trop disparates en lui émettant à l’oreille son postulat de l’existence sur terre.
- Mon fils, l’homme vit sur terre pour être noyé dans ses propres illusions, qu’elles soient individuelles et mêmes collectives ; c’est pour ça qu’il est important qu’il continue à cultiver ce jardin merveilleux de l’esprit où les créatures de son imaginaire perdurent à vivre dans un bonheur total. Mais, il est important que tu saches que cette denrée rare, la béatitude humaine n’existe pas sur terre car elle est inconciliable avec la mixité comportementale des individus qui peuplent notre planète. Le monde idéal n’existe pas.
Le pays des rêves est une utopie car le bonheur ou ces formidables tremplins vers l’onirique ne sont bien souvent que des vulgaires simulacres instrumentalisés par des producteurs de la félicité artificielle ; ces gens dont tu me parles dont nous en sommes les premiers colporteurs.
- Papa, papa, tu sais que tu es compliqué à comprendre ? Mais quel est le message que tu veux me faire passer ? répliqua le chérubin.
- Que le bonheur n’existe pas sur terre mon enfant répondit le père. Toute cette imagerie télévisuelle qui vient d’heurter ton for intérieur n’est qu’un moyen d’expression parmi tant d’autres pour pouvoir canaliser les spectateurs en neutralisant leurs esprits; de la poudre aux yeux pour toutes ces jeunes générations de rêveurs dont tu fais partie.
- Mais papa, tu veux dire que les hommes sont méchants, c’est ça ? s’exclama l’oiselet contrarié par cette description du monde.
- Non, les hommes ne sont pas méchants par essence, ils peuvent le devenir si leurs parents et la société qui les entourent ne leur ont pas inculqué les règles de la moralité qui régissent les esprits des gens « bien ».
- Ah bon, les gens « bien », c’est à dire papa ?
- Les gens « bien », ce sont des personnes qui mettront tout en œuvre pour que tu puisses avoir le sentiment d’être heureux et que tu puisses communiquer ton état à d’autres gens qui en feront de même auprès de leurs proches. Tout compte fait, tu sais, il y a peut-être l’un ou l’autre pays tiré de notre grande étoile où les gens trouvent leur bonheur. Une contrée magique qui échapperait à toutes les conceptions rationnelles de l’homme, un « autre lieu » où toutes les perversités propres aux sociétés fondées sur les économies de marché fondent comme neige au soleil. Un monde à part calqué sur le respect des valeurs humaines, telles que la solidarité, l’amour de son prochain, la pérennité d’un lien social fondé sur la réciprocité des échanges, la gratuité des actes et des structures jugées indispensables à la survie d’un groupe.
- Comme manger, boire et aller à l’école papa ?
- Tout à fait mon amour mais ce n’est pas tout, cette société idéale ne serait que faiblement politisée. Les structures gouvernementales que nous connaissons sont aussi complexes qu’un labyrinthe interminable, un amas de têtes pensantes stratifiées qui remuent ciel et terre pour garantir un bonheur teinté d’individualisme.
- Papa, c’est quoi l’individualisme ?
- Un terme barbare pour désigner les gens qui ont tendance à privilégier la valeur et les droits de l’individu au détriment des valeurs et des droits de groupes plus élargis. Tu vois ce jeu électronique auquel tu joues pendant toute la journée ?
- Oui, papa.
- Dans notre type de mentalité collective, tu ne supporterais pas qu’un camarade de classe prenne ton bien pour pouvoir y jouer sans ta permission pour le simple plaisir de pouvoir jouer, n’est ce pas ?
- Oui papa, je m’en irai me plaindre directement auprès de mon professeur car ce n’est pas bien de voler m’a t-on dit.
- En effet, le contraire serait une chose impensable en ce bas monde où le chacun pour soi prévaut largement sur toutes les conceptions d’un altruisme candide. Tu sais mon fils, ce n’est point la terre, source inépuisable de richesses qui fait de l’homme ce qu’il est, mais bien ce que ce dernier a choisi d’être ou de ne pas être. Un cadre naturel ô combien splendide offrant un tableau aux mille couleurs chatoyantes ne signifie pas pour autant le summum du bonheur absolu.
- Papa, tu veux me dire que toutes ces cartes postales que j’ai eu l’occasion de voir ne sont pas la réalité ?
- Comme la télévision et son grand-frère le cinéma, l’objectif du photographe est de colporter du rêve auprès de la foultitude planétaire ; même s’il faut pour autant travestir la dite réalité. La mer est belle, certes, l’eau turquoise qui en découle, d’une attirance sans pareille, les plages sans fin à la robe blanche d’une beauté exquise mais qu’en est t-il des peuples environnants ? Ceux là partagent t-ils la même utopie du regard tant prônée par les façonneurs de l’onirisme artistique ? Je ne le pense point car derrière cette beauté illusoire d’un monde parfait se cache le cauchemar du désespoir, l’enfer du quotidien pour certains, un long fleuve tranquille pour d’autres.
- Je suis fort attristé par tes propos papa, exprima le petit garçon. N’y a t-il vraiment aucune chance pour que le monde dans lequel nous vivons devienne meilleur ?
- Il n’y a pas de voie qui mène au bonheur mon fils rétorqua le père et pour cause, la métamorphose biologique de l’homme tout au cours de sa progression dans l’histoire a fait de lui un dominateur intellectuel ou devrais-je dire un singe déraisonné capable du meilleur comme du pire. Très tôt doté d’un esprit de conquête, il s’est accaparé de la terre au détriment des autres hommes. Même si cette perception des premiers élans de la colonisation peut paraître fort simpliste, sache que c’est de la sorte que les premières délimitations territoriales ont eu lieu et donc par la force des choses, les premiers pays de notre bonne vieille terre. Au confinement géographique de microcosmes disparates se rajoutèrent les premiers traits d’un individualisme marqué par l’empreinte impérieux du moi. Un apanage que se donnèrent certains pour pouvoir diriger d’une main orchestrale, la plèbe soumise à une ligne de conduite exemplaire. Et, c’est donc petit à petit dans l’histoire de notre humanité que la notion même de « pays » prit naissance avec toutes les caractéristiques qu’il comporte et que l’on t’enseigne à l’école.
- Mais papa, est-ce que tous les pays se ressemblent pour autant rétorqua le fils ?
- Non, mon enfant répondit le père. Chaque pays présente sa particularité qui est inscrite au sein même de ses valeurs culturelles. La culture, ce catalyseur expressif de la pensée collective via les instances représentatives en matière artistique et religieuse permet à mon sens de distinguer clairement les spécificités et les tendances intellectuelles des peuples. Le détachement de l’orientation purement matérialiste procure à l’homme une étrange lévitation de la connaissance que je qualifierais d’approximative à l’inverse du monde rationnel. Les matières engendrées par la culture touchent directement au substrat même du rêve ; perle imaginaire de l’esprit où s’entrecroisent continuellement des effluves de réalisme et d’irréalisme. Le pays de mes rêves serait une pure dénaturation de son sens premier puisqu’il ne supposerait pas une découpe terrestre et étendrait ses effets à la globalité des hommes habitant sur terre.
- Un pays planétaire avec des hommes produisant de la culture, papa ?
- Un village global en quelque sorte où tous les hommes et toutes les femmes indépendamment de leurs caractéristiques propres pourraient accéder à l’essence même du partage intellectuel et matériel. Mais la combinaison même de ces deux éléments me paraît, une fois de plus, relever d’une certaine utopie. Depuis la nuit des temps, l’homme a cherché à se surpasser dans moult domaines qui le poussent encore et toujours à essayer de faire tendre notre humanité vers un monde plus « commode ». Une civilisation de « l’homo economicus » régie par des machines à penser bien prometteuses qui un jour ou l’autre finiront sans doute par nous gouverner. Ces dernières dans lesquelles tu te fondras corps et âme contribueront peut-être à fabriquer le pays de tes rêves tiré tout droit de l’ère digitale. Un imaginaire cosmopolite de tous les drapeaux et de toutes les couleurs dermiques où foisonneront par milliers des paradis illusoires propres aux communautés informatiques. Les progrès fulgurants de la technologie ne cesseront de m’épater et je vois à travers cette formidable architecture informatique, un désir pour l’homme de s’affranchir de toutes les barrières spatiotemporelles qui le paralysèrent dans ses élans de toujours. Les revues informatiques parlent d’un réseau global, une sorte de toile d’araignée planétaire qui permettra à tous les pays du monde de pouvoir s’enchevêtrer dans un amas informationnel gigantesque. Peut-être y verrons nous l’aboutissement de plusieurs siècles de tentatives ratées pour l’homme dans sa recherche d’une « proximité mondiale ». Alors, peut-être bien que les inégalités humaines de toutes sortes tendront à disparaître et que les minorités socioculturelles seront entendues. Mais je ne souhaite nullement hypothéquer notre futur, seul l’avenir nous le dira.
- Papa, excuse moi de t’interrompre !
- Oui ?
- Tu as lu la rubrique des faits divers de ce matin dans notre journal ?
- Non, pourquoi ?
- Ça parle d’un cambriolage dans une maison papa, il paraît que le voleur est juste rentré par effraction mais n’a rien volé. Tu penses que l’homme qui a fait ça est méchant et individualiste, papa ?
- Je pense surtout qu’il est tard mon fils et qu’il est temps que tu ailles dormir.
- D’accord papa… et merci pour tout ce que tu m’as dit… j’y réfléchirai…je t’aime.
- Moi aussi, je t’aime.
Une vingtaine d’années de mon existence s’écoulèrent tel un ruisseau paisible m’ayant vu confirmé les dires de mon père.
Aujourd’hui, en 2006, le pays de mes rêves apparaît à mes yeux.
L’Internet offrant à ses résidants des paquets binaires d’un bonheur presque naturel, colporté par des millions d’individualités de par le monde.
L’hypertrophie de la spirale informationnelle n’a jamais été aussi forte, les pitreries de l’être poussées à leur paroxysme aussi flagrantes mais on y trouve un bien précieux :
la liberté déclinée sous toutes ses formes expressives où le verbe de l’amour et du partage intellectuel à l’échelon universel contribuent à permettre à tout et chacun de donner et de recevoir en toute impunité.
Utopia GFR (http://perso.infonie.be/utopia_x//Concours/Lepays.pdf)