Il faisait encore jour lorsque Hassan quitta le centre ville pour prendre la route de l’Unité, celle qui reliait Djibouti à Tadjourah. La Cherokee roulait à travers le paysage désertique laissant derrière elles les tentes poussiéreuses des bédouins ; ces nomades aux regards perçants, creusés de sillons et à la peau tannée par le soleil. Hassan appuya sur l’accélérateur. Il avait conscience qu’il arriverait peut être trop tard mais en lui subsistait un réel espoir. Il essaya de conserver son calme en faisant parler sa logique. « Ils n’ont pas pu agir en pleine journée » se dit-il. Ils avaient forcément dû attendre un moment plus propice et moins risqué pour intervenir. Et quel meilleur camouflage que la nuit elle-même ?
Le front plissé et le regard noir, Hassan pressa à nouveau sur la pédale d’accélération. Il n’avait pas le choix et il le savait : il devait à tout prix arriver avant eux…
Quelques chameaux aux poils ébouriffés déambulaient nonchalamment le long des routes ou dormaient à l’ombre des palmiers assoiffés. Les mains crispées sur le volant, Hassan ne prêta guère attention à la chanson « Shakin' the tree », qui passait sur la station ; chanson qu’il adorait pourtant. Finalement il coupa la radio.
- Où tu vas, putain ? avait hurlé ce matin Souleymane au téléphone.
- Je ne peux rien dire, patron, désolé.
- Tu peux pas me laisser maintenant ! Le Veronica et le Valeria arrivent d’un moment à l’autre ! T’imagines le bordel ? Les transitaires vont être furieux et ces putains de dockers risquent de nous…
Trop tard. Hassan avait raccroché avant de quitter rapidement le port autonome, laissant au bout du fil son patron perplexe et dans un sacré pétrin.
La Cherokee continuait de filer à vive allure. De temps à autre durant le trajet qui l’éloignait de la capitale, Hassan apercevait des jeunes autochtones perchés sur les arbres, tels des elfes, venant récupérer leur linge séché par les rayons alors que d’autres, pieds nus, bondissaient de rochers en rochers avec une agilité stupéfiante. Quelques vieux bergers, le keffieh enroulé autour du cou et le bras prolongé d’un long bâton de bois, faisaient avancer leurs troupeaux de moutons au ralenti.
Après quelques heures de route et de pistes chaotiques, Hassan arriva enfin à Tadjourah, « la ville blanche » comme on l’appelle, surplombée par les Monts Godda. Il gara son véhicule en haut de la plage. La nuit était encore claire mais ne tarderait pas à s’obscurcir. Quelques étoiles venaient s’accrocher à un ciel exténué par la chaleur écrasante de la journée. Hassan sortit sa paire de jumelle et se mit à scruter la plage : pas de véhicule ni d’homme posté en éclaireur. Tout était paisible. Hassan ne fut pas soulagé pour autant. Peut-être était-il déjà trop tard et qu’ils avaient déjà commis leur crime ?
Hassan n’avait pas choisi cet endroit par hasard. C’était le plus court chemin pour atteindre la bouée orange qu’il avait placé la veille. Il sortit ses affaires de plongée et se précipita pour descendre sur les rochers et atteindre le sable blanc. Arrivé sur la plage, il se dirigea d’un pas rapide vers la petite crique située près du bord de mer et s’engouffra à l’intérieur. Peu de temps après, il en sortit, tirant derrière lui une vedette qui laissa une balafre profonde sur le sable mouillé. Une fois au bord de l’eau, Hassan grimpa sur le bateau et fit vrombir le moteur. Il leva la tête au ciel : hormis les astres phosphorescents, quelques créatures ailées aiguisaient leurs cris en direction des cieux.
Le bateau s’éloigna du bord, porté par le mouvement langoureux de l’océan. Le corps fiévreux, Hassan chevauchait un Golfe d’Aden encore hanté du souvenir des pirates de la Mer Rouge, chers à Henri de Monfreid*. D’ailleurs, Hassan se sentait lui-même un peu aventurier en ces instants. Le cœur et les veines gorgés d’adrénaline, il avait l’impression d’être une sorte d’Indiana Jones des temps modernes parti à la recherche du précieux Graal sur son pur-sang de mer. Et c’était presque cela : Hassan partait bien à la recherche d’un trésor.
La vedette rebondissait et claquait sur les vagues dans un bruit sec. Serrant fermement le gouvernail, Hassan fixa l’horizon droit devant, les yeux chargés d’intensité. Si tout allait bien, le flotteur orangé serait bientôt visible. Hassan était angoissé à l’idée que, pour une raison ou une autre, la bouée pouvait ne plus s’y trouver. Si elle devait disparaître, c’est sa mission qui s’engloutirait avec elle.
Le bateau continua sa traversée. Surfant à la surface de l’eau et fidèles à leur réputation, quelques marsouins filaient la vedette et semblaient faire la course avec elle. Un léger vent tiède caressa le visage de Hassan. Peu à peu, la nuit s’habillait de son manteau opaque, brillamment décorée de ses lucioles célestes. Bientôt l’obscurité serait totale.
En plissant les yeux, Hassan put distinguer sur sa droite les contours des îles Moucha et Maskali. En temps normal, l’idée que cet après-midi même, ces îles paradisiaques avaient probablement été polluées de militaires français venus vomir leur bière pendant que leurs progénitures allaient uriner sur les récifs coralliens l’aurait rendu fou de rage. Mais cette nuit, son esprit tourmenté ne pensait pas à ces intrus conquérants et sans manière.
Hassan sentit son cœur se contracter dans sa poitrine. Chahuté par la houle, le petit ballon ovale en plastique orange surgit entre les mailles de la nuit tel un spectre. Hassan se rapprocha et une fois arrivé près de la bouée coupa le moteur. Il prit sa rame afin de stabiliser sa petite embarcation avant de balancer l’ancre par-dessus bord. Il jeta un regard circulaire en tendant l’oreille. Il resta ainsi pendant une longue minute guettant le moindre signe, la moindre lueur d’une présence aux alentours. Rien ni personne. Anxieux, Hassan ouvrit son sac d’où il sortit son équipement et ne put s’empêcher de regarder sa panoplie de plongée avec insistance. Hassan ne roulait pas sur l’or. Célibataire et sans enfant, il avait peu d’amis et encore moins de loisirs. La plongée sous marine n’était pas seulement sa seule passion. C’était sa seconde vie, son exutoire, sa philosophie et son Eden. Et forcément un vrai gouffre de dépenses. Mais cela lui importait peu. Dans l’eau il se sentait enfin lui-même, il se sentait vrai et en harmonie avec la Nature. La plongée était le meilleur moyen de noyer sous des dizaines de pieds la fureur plaintive des hommes et les pleurs intarissables des femmes. Ca l’aidait à oublier. Oublier l’agonie de son pays qu’il vénérait ; oublier l’aridité qui tuait la nature à petit feu et asséchait le cœur des paysans ; oublier ces mines encore dissimulées sous terre, témoins criminels des guerres passées entre Afars et Issas et qui continuaient d’estropier les gamins ; oublier ces incompétents au pouvoir, abrutis sous l’emprise du kat, cette drogue douce qui anesthésiait leur sens moral. Oui, rien ne valait la voix silencieuse de l’océan pour oublier – à défaut de les guérir- les douleurs de Djibouti.
Hassan prit sa combinaison. En néoprène lisse doublé de jersey pour résister à l’abrasion, cette tenue lui avait coûté « les yeux de la tête » comme disait Souleymane. Mais comme tout bon plongeur qui se respecte, Hassan connaissait la règle d’or : en plongée le froid est ton pire adversaire.
Il enfila sa tenue prestement priant le ciel pour que tout ceci ne soit pas vain, que le pire n’avait pas déjà eu lieu. Il s’efforça de ne pas trop penser à la longue nuit précédente ; cette nuit sans fin et pleine de mauvais rêves ; celle là même qui avait bousculé sa conscience et qui aujourd’hui le faisait encore douloureusement culpabiliser. Il avait longtemps hésité avant de se décider à partir. Par peur des représailles sans doute car il ne savait pas à qui il avait affaire. Appartenaient-ils à un gouvernement étranger ? A une organisation secrète ? Ou étaient-ils des mercenaires agissant pour leur propre compte ?
Quoiqu’il en soit, Hassan avait fini par se décider ; son amour de la Nature ayant prit le dessus sur sa crainte et sa lâcheté. Maintenant il espérait juste que cette longue hésitation ne lui soit pas fatale ; autrement il ne se le pardonnerait jamais.
Hassan nettoya son masque avec méticulosité avant de chausser ses palmes et d’accrocher la bouteille de plongée derrière son dos. Puis il prit son couteau qu’il fourra dans l’étui attaché à sa ceinture. Enfin il extirpa du sac la pièce la plus essentielle à son expédition nocturne : une petite et fine tige de métal légèrement tordue à la pointe qu’il mit dans la fermeture-éclair de sa combinaison. Une fois équipé, il s’assit sur le bord du bateau puis il bascula vers l’arrière. La seconde suivante il pénétrait dans l’autre monde. Son monde a lui. Celui de l’Apaisement, de la Découverte et de la Beauté. Mais en cette soirée si particulière, il était aussi celui du Danger.
Ondulant avec autant de rapidité que de souplesse, Hassan s’enfonça au tréfonds de l’océan. Quelques battements de palmes plus tard, Hassan se trouva déjà entouré de centaines de coraux et d’une multitude de poissons multicolores. Dieu qu’il se sentait minuscule, le corps flottant et soumis à une exquise vulnérabilité. Lorsqu’il plongeait, il aimait se sentir perdu, fragilisé dans cet univers fascinant et indompté où l’homme n’était guère qu’un particule insignifiant devant cette insondable et majestueuse immensité. Minuscule mais heureux d’être au milieu de cette jungle, cette arène aquatique qui abritaient sous son toit d’étranges mammifères marins qu’on jurerait peints à la main.
Hassan stoppa une première fois pour laisser passer un banc de poissons clowns orangés. Subjugué malgré lui, il observa les minuscules poissons circuler en rangs parallèles tels des collégiens sur le chemin de l’école. Il resta ainsi quelques secondes, encore sous l’hypnose du spectacle, avant de reprendre ses esprits et sa descente effrénée. S’il continuait de nager à cette cadence, il passerait bientôt devant l’épave des « Sept Frères », ancien navire à la renommée désormais légendaire. Quelques centaines de mètres plus loin, il retrouverait une forêt de dendronephtya** et de quelques éponges barriques aux joues rosies. L’ancre de la bouée se trouverait non loin de là. Il se souvint même de la splendide étoile de mer tachetée qui reposait, à côté, sur le sol sablonneux.
Hassan était déjà à plusieurs dizaines de mètres de profondeur lorsque se produisit un phénomène bizarre ; le même qu’il avait déjà constaté hier après midi lors de son hebdomadaire ballade océane : en dépit de la profondeur du fond, l’eau était encore d’une étrange clarté comme éclairé d’un faisceau lumineux providentiel. Mais un détail n’échappa pas à Hassan : par rapport à la veille, la lumière océane était plus vacillante et perdait de son éclat. Elle clignotait comme une ampoule défectueuse. Fallait il y voir un signe macabre ?
Un vrombissement se fit entendre derrière lui. Hassan fit volte face, le cœur cognant violemment sa poitrine. Une armée de carangues jaunes, le ventre arrondi et la mine patibulaire passa dédaigneusement à côté de lui. Hassan poussa un soupir de soulagement et d’un geste impatient du bras, il dispersa l’escadrille bourdonnante. Au fur et à mesure qu’il s’enfonçait de plus en plus profondément dans les entrailles marines, la faune et flore s’intensifia et se diversifia. En proie à une angoisse croissante, Hassan nagea encore plus vite. Quelques girelles bleutées effrayées passèrent entre ses jambes pendant qu’il chassa d’un revers de main les murènes léopards toujours agglutinés aux coraux arbuscules, ces drôles de roseaux qui ressemblaient à des groins de cochons. Ce n’était guère dans ses habitudes de se montrer si agressif et si négligent avec la Nature. D’ordinaire, il s’arrêtait des heures entières à regarder vivre ces habitants aux écailles colorés. Pas cette fois. Le temps était compté et son cœur était consumé par la peur et le remords.
Hassan poursuivit sa descente. De temps à autre, il croisait un chirurgien voilier pendant qu’une escouade de diagrammes dorés et mouchetés de noir lui passait au dessus de la tête. Un autre indice alarmant frappa Hassan : la quasi majorité des poissons qu’il rencontrait désormais allaient à contre sens. Hassan se dit que cette fuite avait forcément un rapport avec celle lumière déclinante. « Ils s’éloignent parce qu’ils sentent la mort venir » se dit-il la gorge nouée. Hassan continua de battre ses palmes de plus belle avec une dextérité et une synchronisation remarquables. Il jeta rapidement un coup d’œil à sa montre de plongée. Il lui restait de l’oxygène pour une bonne heure encore.
Après plusieurs minutes, la carcasse des « Sept Frères » apparut enfin devant lui. Le cadavre de l’ancienne embarcation gisait sur le côté. Le halo de lumière lui donnait un semblant de vie paradoxalement terrifiant. Un peu plus loin devant, Hassan vit quelques raies manta, qui tournaient autour de l’épave avant de s’engouffrer à l’intérieur et de disparaître de son champ de vision. Visiblement, le bateau déchu n’avait pas totalement perdu son âme et attirait encore ses touristes aquatiques.
Hassan entendit un sifflement dans son dos. Dans la seconde qui suivit, il sentit un picotement lui parcourir la jambe. Etonné il remarqua une profonde entaille au niveau de sa cuisse d’où s’échappèrent quelques filets de sang. C’est alors qu’il se retourna et vit, épouvanté, à quelques mètres derrière lui deux hommes grenouilles armées de harpons qui fonçaient droit sur lui !
Ils étaient là et leurs intentions étaient très claires !
Le cœur battant à tout rompre, Hassan reprit sa course. Le corps électrisé par la terreur, il fit battre ses jambes de toutes ses forces. Ses deux poursuivants ne paraissaient pas aussi rapides et talentueux que lui sous l’eau mais sa jambe blessée le ralentissait et chaque mouvement lui arrachait une grimace de douleur. Les bras le long du corps afin de ne pas être freiné, Hassan se faufilait telle une anguille. Malgré les efforts harassants qu’il faisait, Hassan perdait du terrain et sentait petit à petit les faisceaux aveuglants des deux lampes torches se rapprocher. Afin de ne pas rester dans leur ligne de mire, Il essaya de zigzaguer mais cette ruse efficace avait aussi l’inconvénient de le fatiguer davantage.
Gagné par la panique, il put entendre sa propre respiration s’accélérer et résonner dans sa tête et ses oreilles. Sa cuisse continuait de saigner ; l’éraflure paraissant plus profonde qu’il ne le pensait. Hassan força l’allure mais les deux hommes qui le pourchassaient approchaient dangereusement. Il savait qu’il ne pourrait pas nager éternellement et qu’il allait devoir se servir de son couteau et se battre.
La chasse à l’homme devint de plus en plus âpre et intense. Moins d’une dizaine de mètres le séparait de ses ennemis. De plus, la lumière qui venait des profondeurs ne cessait de s’affaiblir tout comme ses forces et sa réserve d’oxygène. Les prochaines minutes allaient être capitales.
Alors qu’il s’apprêtait à faire volte face pour affronter ses assaillants, Hassan poussa un hurlement qui mourut dans l’océan. Le crochet du second harpon venait de lui transpercer le flan gauche avant de se planter dans le sol. Un puissant jet sanguinolent colora l’eau salée.
Sa vue se troubla et des frissons glaciaux lui parcoururent le corps. Hassan n’était pas loin de s’évanouir. Tel le signe funeste de sa fin prochaine, un ange empereur vêtu de son pyjama zébré passa nonchalamment devant lui. Les deux hommes s’avancèrent. Hassan stoppa sa course et sortit son couteau de son fourreau, prêt à défendre chèrement sa peau. La main gauche armée de sa lame crantée alors que l’autre tentait de le protéger des pupilles éblouissantes des torches, Hassan fit face à ses agresseurs. Il jeta un bref coup d’œil sur les côtés. De parts et d’autres, il était cerné par des coraux de deux mètres de hauteur. Il était difficile de fuir désormais. De toute manière, il n’en avait ni l’intention ni l’endurance. Sa vie allait s’achever là ; entouré par les couleurs magnifiques des alcyonnaires et des bénitiers. Son squelette irait rejoindre l’ossature calcaire des millions de coraux. Ses cheveux se mélangeront aux algues dansantes, sa chaire irait nourrir les verres de nuit. Enfin, son âme resterait pour l’éternité dans les fonds océaniques. Il serait ainsi partie intégrante de la mer et ferait corps avec elle comme il l’a toujours voulu. Hassan le savait mieux que quiconque : il n’existait pas plus bel endroit que l’océan pour mourir.
Les deux hommes, qui avaient eux aussi dégainé leur arme blanche, marchèrent vers lui, devancés par leur ombre menaçante. La bouche tenaillée par la souffrance, Hassan recula. Le combat allait avoir lieu quand brusquement un évènement incroyable se passa. Des dizaines de fabuleux doris à quatre couleurs et de barracudas jaillirent des coraux et envahirent les deux assaillants. Au même moment, une myriade de poissons cochers suivis de poissons scorpions se mélangèrent à leurs semblables. Au total plusieurs centaines de poissons de races diverses s’allièrent miraculeusement pour former un gigantesque nuage poissonneux, une véritable muraille multicolore. Hassan rengaina son couteau et profita de cette intervention divine pour s’échapper. Avec l’énergie du désespoir, il poussa sur ses jambes et s’aida de ses bras pour s’extirper de la barrière de corail et semer ses poursuivants.
Ses jambes brûlantes sous la violence de leurs efforts continuèrent pourtant de le porter. Dans quelques minutes il arriverait à l’endroit précis. Il était si proche du but ! Il se raccrocha à cette idée pour nager encore malgré sa terrible blessure à la poitrine et son extrême fatigue. Il regarda sa montre : bientôt il serait à cours d’oxygène. Avait-il toujours le temps d’accomplir sa mission et surtout de pouvoir remonter à la surface ?
C’est alors au plus mauvais moment, qu’un voile noir lui couvrit les yeux et qu’Hassan fut prit d’un violent vertige. Son épaule heurta le haut d’un rocher le faisant tourner comme une vulgaire toupie et perdre connaissance…
Les quelques minutes qui s’écoulèrent ensuite furent et resteront les plus incroyables de sa vie. De ces minutes là, il n’en parlera jamais à personne, n’étant pas sûr lui-même de les avoir réellement vécu. Dans son souvenir, brumeux, il se souvint seulement - juste après s’être évanoui - avoir éprouvé une sensation d’apesanteur ; une sorte de répit comme si le fardeau de fatigue et de douleurs qu’il avait éprouvé jusqu’alors avait temporairement disparu. Bien qu’inconscient, Hassan eut l’impression que son corps avançait. Il ne flottait pas de façon hasardeuse mais il était comme transporté, précisément dirigé. Hassan se souvint également avoir entendu des voix. Enfin des sortes de voix. Ce n’était pas vraiment des mots de personnes ou même des langages humains mais c’était bien plus que de simples sons. Ils étaient lancinants et plaintifs comme si quelque chose de sinistre se déroulait. Si Hassan put ressentir si profondément ces signaux déchirants c’est parce qu’il comprenait exactement cet étrange dialecte. Il parlait d’Océan, de la Mort et de la Lumière d’Eneris. D’un Sauveur aussi. Hassan crut qu’il était mort et que cette légèreté au même titre que ces tristes « paroles » étaient les signes évidents de son trépas et de son passage dans l’au-delà. Puis, un éclair réveilla ses douleurs et le fit à nouveau grimacer. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il constata qu’il était encore sous l’eau …et que sa réserve d’oxygène était pratiquement épuisée ! Tout autour de lui, des anges royaux, d’un jaune flamboyant se dispersaient dans tous les sens, comme affolés d’avoir été pris en flagrant délit. Hassan réalisa aussi qu’il n’était plus au même endroit, celui où il avait défaillit. Il se tenait à présent devant un gouffre d’une profondeur de quelques mètres. Etait-il possible que ces anges royaux – son espèce préférée – l’aient soulevé pour l’emmener à destination ? Avaient ils réellement accompli ce prodige ?
La crevasse diffusait ce même reflet, cette fameuse lumière qui l’avait guidé jusqu’au trésor. Jusqu’à elle. Eneris.
Le corps enroulé de lourdes chaînes, la tête rejetée en arrière et la bouche bâillonnée par un harnais serti d’une boule métallique, la sirène était en train d’agoniser comme le montrait le faible scintillement qui émanait d’elle.
Bouleversé par la vision de ce tableau, Hassan ne fit pas attention à l’homme qui arriva sournoisement derrière lui, le poignard à la main. Mais une fois encore, l’océan lui vint en aide. Surgissant de nulle part, un requin se dressa devant Hassan. « Seigneur » se dit-il en le voyant foncer droit devant. Ce qui suivit ne dura guère plus d’une seconde. D’une vivacité hallucinante le squale, la gueule béante passa à quelques centimètres de lui avant de venir happer son agresseur qui s’apprêtait à le frapper. Hassan eut tout juste le temps de se retourner pour voir le regard glacé d’effroi de l’homme emporté par le monstre marin et d’entendre ses cris étouffés et des gerbes de sang recouvrir le panorama. Les membres paralysés par ce qu’il venait de voir, Hassan mit un certain temps à se ressaisir. Puis il descendit dans l’abîme, les dents serrées et le visage torturé par la souffrance. Il eut beau plaquer sa main sur le flanc déchiqueté de sa poitrine, il perdait beaucoup trop de sang. De plus, l’air se raréfiait et il respirait avec grande difficulté.
La longue chevelure dorée de la sirène flottait au dessus de sa tête qui bougeait de droite à gauche tel un pantin désarticulé. Hassan se rapprocha de la femme-poisson. Délicatement, il écarta les quelques mèches ondulantes qui masquaient une partie de son beau visage. Les yeux de Hassan croisèrent un instant ceux de la créature enchanteresse ; le temps de voir que ses pupilles étaient d’un jaune mortellement pâles. « Ne la regarde pas » se dit-il, encore lucide, sinon tu vas te perdre ». Hassan sortit son couteau, glissa la lame sous le harnais avant de le couper lentement en évitant soigneusement de ne pas blesser la sirène. Enfin libérées, ses lèvres, légèrement charnues, étaient divinement dessinées. Hassan pensa à ce que l’appellation de « lèvre inférieure » pouvait avoir d’injuste et d’absurde tant cette bouche lui paraissait parfaite. Puis, il extirpa de sa poche la petite tige de fer. De plus en plus fébrile, Hassan s’agrippa aux chaînes qui enroulaient le corps d’Eneris. Il enfonça la fine branche de métal à l’intérieur de la serrure qu’il essaya de forcer. Hassan toussait et commençait à suffoquer. Il avait la terrible sensation de respirer à travers une paille écrasée. Entre ses tentatives, il luttait pour ne pas regarder la captive à la beauté ensorcelante. « Ne la regarde pas. Ne sombre pas. Pas maintenant ».
Enfin, il sentit la tige entrer dans le mécanisme et, comme par enchantement, l’immense boa métallique se détendit d’un seul coup et tomba au pieds de la sirène. Dans la seconde qui suivit, une lumière aussi brève que fulgurante se mit à irradier l’obligeant à fermer les yeux. Délivrée, Eneris ne s’enfuit pas pour autant. Elle resta postée devant son sauveur ; ses mèches d’or tournoyant autour d’elle, telles des tentacules. Hassan ne bougeait pas non plus et pourtant il était déjà loin. Epuisé et grièvement blessé, il lui sembla que chaque battement de son cœur s’éloignait du suivant ; que chaque souffle s’espaçait du prochain. Il se sentait partir. Il avait accompli sa mission effaçant du même coup ce sentiment de culpabilité qui ne l’avait pas quitté depuis qu’il avait prit la route. Il méritait bien un peu de repos, fusse t-il éternel. Il ne sentit même pas la sirène poser ses mains sur chaque côté de son masque, juste au niveau de ses oreilles qu’elle pressa avec une force retrouvée. Totalement à sa merci il laissa l’étreinte se resserrer comme un étau. Eneris ouvrit la bouche et se mit a à pousser un cri déchirant. Hassan, les oreilles bouchées par les mains de la femme-poisson n’entendit rien….ce qui ne fut pas le cas du plongeur qui se trouvait à quelques mètres derrière lui et qui, le bras armé d’une lame effilé, s’apprêtait à le frapper. L’homme lâcha son poignard et porta ses mains à ses oreilles. Trop tard. La puissance du hurlement perfora ses tympans et dans la seconde qui suivit, un flot de sang opaque noya le masque du dernier agresseur.
De longues minutes se sont écoulées. La Mer Rouge, acteur et spectateur de ces évènements extraordinaires retrouva peu à peu sa sérénité. La faune aquatique reprit le cours paisible de son existence ; celui où, hélas, les poissons ne se mélangent pas aux autres ; ne s’aventurant que trop rarement hors de leur clan comme ils venaient juste de le faire. La magie venait de prendre fin.
Hassan ne vivait plus. Son âme, en partance, devait déjà naviguer sur des flots lointains comme il l’avait toujours souhaité. Un long voyage jusqu’au bout d’une paix intérieure et bienveillante ; bien loin de la fureur et de la résignation meurtrie de son pays bien aimé. C’est ainsi que les choses auraient dû se passer si pour une ultime fois, l’océan n’en avait décidé autrement.
La sirène ôta le masque de plongée de l’homme et sans attendre bâillonna la bouche d’Hassan en y posant la sienne.
Ce fut un long baiser étrange et plein de vie. Sa singularité vint justement de sa limpide simplicité ; car sur la terre ferme ou à mille lieues sous la mer, il est des sentiments indéfinissables qu’il est bien vain de dissimuler.
* écrivain français décédé en 1974. Auteur de plusieurs récits de voyages et de romans, nourris de sa vie aventureuse en Ethiopie et dans le golfe Persique.
** corail mou teinté d’un rouge vif
david widjet (http://www.ecrivez.org)