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Troquée contre un pain de sucre



Troquée contre un pain de sucre1


Furtive rencontre à Bouyghanjayen

Je vais vous conter l’histoire d’une rencontre, s’égosille un sexagénaire buriné à l’entrée du souk de Selouane, au milieu de criées et de bousculades. Interpellé par les vociférations du vieillard en sueur, un groupe de flâneurs s’agglutine sous un soleil éblouissant. Cette journée est particulièrement chaude et l’atmosphère, irrespirable.
Pas n’importe quelle rencontre ! poursuit-il. Une rencontre aussi furtive qu’une étoile filante que j’ai vécue lorsque j’étais encore un jeune homme, il y a donc très, très longtemps. Une rencontre qui a néanmoins bouleversé mon existence. Une rencontre où l’impression de ne rien maîtriser, ni les mots ni les événements, vous envahit et vous asservit.

Vif et déterminé, mettant en scène son corps bâti tel un fortin, il s’approche de l’un de ses congénères et le regarde droit dans les yeux. La mine enthousiaste, le geste brusque, il l’interpelle : Crois-tu que cette histoire se soit déroulée dans un souk ou dans une fête ? Pas du tout. Elle a eu lieu entre les taillis et la rocaille. Dans un environnement hostile et désolé dans lequel je me suis retrouvé nez à nez avec une femme, là où il était plus probable de tomber sur un lièvre ou une gerboise que sur une femme.

Et quelle femme ! s’exclame-t-il en se dirigeant vers une petite fille dans l’auditoire.

Il ferme ses petits yeux un instant en humant l’air frais, le nez remonté vers le ciel et soupire en baissant la tête : Depuis ce jour là, la canicule m’est devenue plus supportable, les roches naguère ternes me paraissent scintiller tandis que les pacages de chaume font désormais figure de champs de coquelicots…

« Mi’t yughin ? Min yeqqar ? » (Qu’a-t-il ? Que dit-il ?), marmonnent quelques retardataires.

C’était la fin d’une journée quasi-printanière, la plus douce de l’été. Je profitais, avec l’aide d’une cinquantaine de saisonniers et d’une vingtaine de villageois… « Buyxarriqen ! Buyxarriqen… » (Menteur ! Menteur !), s’écrient quelques passants arborant un large sourire, les mains encombrées de sacs noirs en plastique chargés de provisions.

Imperturbable, le vieillard poursuit : Je profitais donc, avec l’aide d’une cinquantaine de saisonniers et d’une vingtaine de villageois, de ce redoux, avant le retour des grandes chaleurs, pour mettre les récoltes à l’abri.

Alors que mes compagnons étaient rentrés, j’allai me reposer à l’ombre d’un olivier. Quand tout à coup, une délicieuse apparition vint troubler ma pesante solitude et mon indéfectible routine.
« Mmmmm ! », murmure la foule encourageant le conteur.
Légère et frêle, elle dévalait le versant encore ensoleillé de Bouyghanjayen, la colline culminant au milieu d’un décor de vallons à perte de vue. A l’image d’un ange, elle ondoyait dans une éblouissante lumière or, telle une flamme mouvante. Malgré la fatigue ordonnant à mes yeux de se plisser, je devinais sa sublime silhouette, avoue-t-il d’un sourire béat, en esquissant les formes d’une femme.

Il ôte son turban délavé et exhibe son crâne rasé perlant de sueur.

Ce qui passait pour un mirage était-il bien réel ? Je me redressai pour m’en assurer. La toute blanche étoffe dont elle était vêtue et le pan de jupe flottant ne laissaient aucun doute sur sa féminité.

« Xizzu, tumaâtic, batata, tinifin… a âchra, âchra, âchra Dourou i kilou, âchra Dourou ouchay llah !» (Carottes, tomates, pommes de terre, petits pois… dix, dix, dix Douros le kg, dix Douros ... !), criaille un marchand ambulant de son accent des Yat Buyahyi.

« Min d-a ttegg tanita ? Mani-s ta ? » (Que fait-elle ici ? Qui est-elle ?), me demandais-je à plusieurs reprises, tant j’étais intrigué par la présence d’une telle créature en ces lieux. Je m’interrogeais en effet : avait-t-elle une destination, de la famille dans les environs ?

D’autant que le village et la Source Perdue, les seuls lieux de vie des environs, étaient de l’autre côté.

Il saisit un grand verre de thé à la menthe que lui offre à présent le serveur de la tente nomade voisine et s’exclame en claquant de sa langue : Ya lxir n tsekkift a yayyaw ! (Quelle belle gorgée, mon neveu !)

Les yeux exorbités, il se penche en avant, s’approche des spectateurs qu’il zyeute un par un et murmure : Tandis que je m’approchais d’elle afin de la reconnaître… Soudain, il lève le ton : …elle déviait de sa trajectoire initiale. Elle se déplaçait à pas comptés, évitant la rocaille tranchante et les bosquets épineux accrochant sa robe.

Pressant légèrement le pas, je lui lançai, avec un grand signe de mon sombrero à la main :

« Eh ya ! ar mani ? » (Où vas-tu ?)
Elle semblait aussi seule que moi, perdue dans le brouillard de ses pensées. Ses cheveux noirs ondoyaient le long du dos, imitant les remous de la mer. Comme ils ne couvraient plus son visage, ils trahissaient son désarroi.

À mesure que la distance nous séparant se réduisait, je sentis mon pouls s’accélérer à l’idée de mieux cerner son visage. Je brûlais d’impatience.

Redoutant qu’elle ne s’éloigne davantage, je l’interpellai :

« In’ ayi mec tsemmid ! » (Dis-moi quel est ton nom !)

Elle baissa la tête la tournant légèrement de l’autre coté, face à la mer, dissimulant ainsi son visage dans sa chevelure rebelle et chatoyante, feignant de ne pas m’entendre. Elle n’en devint que plus séduisante.

« In’ ayi min taânid, ma d yedji-s ujedjid ? » (Dis-moi qui tu es. Es-tu la fille du roi ?), lui demandai-je, espérant obtenir, enfin, ne serait-ce qu’un regard.

« In’ ayi mani ttirid » (Dis-moi d’où tu viens), ajoutai-je aussitôt.

Il revient au milieu de l’immense ronde formée par les curieux, les bras ballants, suggérant un échec désastreux. Ballotant d’un pied à l’autre, il reprend, d’un air résigné : J’étais devenu ce lézard qui se brûle les pattes et ne sait sur laquelle danser ! Et elle, à mes yeux, et à toute mon âme, elle m’est apparue aussi fraîche et vivifiante qu’un courant d’air qu’on ne peut retenir.

A suivre…


najimus (http://www.ecrivez.org)


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