Un après-midi de Juillet ensoleillé. Un couple quasiment centenaire se promène tranquillement dans un parc, près d’un lac. Il n’y a pas beaucoup de monde. Quelques oiseaux perchés et quelques cygnes blancs se prélassent ça et là. La petite brise estivale couche l’herbe verdoyante et décoiffe légèrement la chevelure feuillue des arbres. Sur le sol sablonneux et caillouteux la femme pousse le fauteuil roulant où est assis son époux.
- Jeannine ?
- Oui, mon bouchon ?
- Arrête de m’appeler comme ça. Tu sais bien que j’aime pas ça.
- Pardon, pardon. Qu’est ce qu’il y a ?
- Je me disais…
- Quoi ?
- Ah, arrête de m’interrompre, tu veux ?
- D’accord, d’accord. Alors, quoi ?
- Ben, tu vois, je me disais qu’il était peut être temps qu’on se dise des choses qu’ont s’est jamais dites avant, tu vois.
- Tu parles de quoi ?
- Ah, tu sais bien. Les secrets. Les choses qu’on avoue pas.
- Bah non. Comme quoi ?
- Mais tu sais bien. Les cachotteries, les mensonges.
- Tu m’as déjà menti ?
- Un peu oui. C’est normal, c’est la vie.
- C’est pas bien de mentir à sa femme. Mais pourquoi, tu veux en parler maintenant, mon bouchon ?
- Je t’ai déjà dit de pas m’appeler comme ça. Tu le fais exprès ou quoi ?
- Pardon, pardon. Alors pourquoi maintenant ?
- Ben parce qu’on est vieux. Et que maintenant, ça changera rien.
- On est très vieux, c’est bien vrai ça.
- Bon ben voilà, c’est pour ça.
- Alors, tu veux me dire quoi ?
- On est vieux tous les deux. Donc c’est pas grave.
- Oui, on est trop vieux maintenant.
- Oui, c’est ça. Donc c’est pas grave.
- Non, ce n’est pas grave. Bon, tu vas me dire ce que c’est ou pas ?
- C’est à propos de ce que j’ai fait avant.
- Ah, qu’est ce que tu as fait ?
- Rien, rien. De toute façon, on est trop vieux maintenant.
- Oui, oui.
- On va pas se quitter maintenant. C’est trop tard pour nous.
- Mais qu’est ce que tu as fait ?
- Des choses pas graves. Par exemple, tu vois, j’ai pas toujours été fidèle.
- Ah bon ? Tu m’as trompé ?
- Un peu seulement.
- Ah….
- T’es pas fâchée ?
- Bah je sais pas.
- Tu sais, il y a longtemps.
- Qui c’était ?
- Qui ça ?
- Bah la personne avec qui tu m’as trompé ?
- Ah, c’était Armande.
- Armande ? Je ne connais pas de Armande.
- Mais si, ma coiffeuse !
- Ah oui, je me souviens ! Qu’est-ce qu’elle était gentille !
- Oui et elle coupait bien les cheveux en plus !
- C’est vrai, tu étais toujours tout beau quand tu revenais à la maison.
- Ah tu vois !
Le vieux couple continue paisiblement sa ballade. Par moments, ils rencontrent d’autres couples, bien plus jeunes dont certains poussant un landeau. En se croisant, toutes ces générations ne manquent pas de se saluer sous les rayons bienveillants du soleil.
- Alors c’était ça ton secret ?
- Oui, en partie.
- En partie ?
- Oui. De toute façon t’es pas fâchée hein ?
- Bah non. C’était une fille gentille.
- Oui…et une bonne coiffeuse en plus !
- Tu as connu d’autres femmes alors ?
- Un peu seulement. C’est normal, c’est la vie.
- La vie oui. Un peu, c’est combien ?
- Ca dépend.
- Ca dépend de quoi ?
- Ben si tu les connaissais ou pas.
- Ah…
- Oui, c’est pour ça.
- Bah combien de filles je connaissais ?
- Avec Armande, ça fait deux.
- Deux seulement ?
- Oui deux c’est tout. C’est pas grave. C’est la vie.
- Et les autres que je connaissais pas ?
- Quoi les autres ?
- Y’en avait combien ?
- Ah je sais pas….Je…Je m’en souviens plus.
- A peu près combien ?
- A peu près… onze.
- Onze ?!!
- Oui mais tu les connaissais pas !
- Quand même, onze c’est beaucoup.
- Hé oui, c’est pas mal.
- Comme tu dis. Tu t’es pas ennuyé, toi dis donc !
- Hé non hé non !
- T’es fier de toi ?
- Hé oui. Bah non. C’est comme ça, c’est la vie. C’est pas grave.
- Et l’autre fille que je connaissais, c’était qui ?
- Ah, celle-là, c’était Yvonne.
- Yvonne, la patronne du bistrot ?
- Oui.
- D’accord. Faut dire qu’elle était jolie.
- Oui, très jolie.
- C’est vrai que tu lui plaisais. Je m’en souviens maintenant.
- Oui. Elle m’aimait bien. Elle voulait même quitter son mari pour moi.
- C’est vrai ?
- Hé oui, hé oui.
- Et tu lui as dis quoi, mon bouchon ?
- Arrête de m’appeler comme ça, Jeannine, bon sang !
- Pardon, pardon.
- C’est pénible à force.
- Pardon, j’ai dit. Alors tu lui as dis quoi à Yvonne ?
- Ben, j’ai refusé.
- Ah, c’est bien.
- Oui. Je lui ai dit que c’était pas possible.
- Ah c’est bien. Tu lui as dit que tu m’aimais, c’est pour ça ?
- Euh oui. Et pis je voulais pas faire de la peine à René. C’était un de mes amis, René. On jouait aux boules ensemble.
- T’as bien fait. C’est important les amis.
- Oui, c’est vrai. Très important.
La promenade se poursuit toujours baignée par des rayons réconfortants. Quelques enfants font leur apparition dans le parc. Certains lancent des cailloux dans l’eau du lac essayant de faire des ricochets et effrayant les cygnes. Les mamans grondent, les papas sourient ou font mine de ne pas avoir vu.
- Et toi, Jeannine ?
- Moi, quoi ?
- Ben, t’as pas des secrets à me dire ?
- Bah non.
- Allez, on a tous des secrets.
- Bah non, je vois pas.
- Allez, vas y. Je t’ai tout dit moi. Tu peux y aller.
- Non, vraiment. J’ai rien à dire.
- Je vais pas me fâcher, tu sais. C’est pas grave. On est trop vieux.
- Oui, trop vieux.
- C’est pour ça. C’est trop tard.
- Mais puisque je n’ai rien à dire !
- Tu m’as jamais trompé ?
- Non, jamais, mon bouchon. O grand jamais !
- Jamais de la vie ?
- Jamais de la vie.
- Réfléchis bien.
- D’accord.
- Alors ?
- Bah, je réfléchis.
- Ben alors ?
- Ah oui, je me souviens de quelqu’un !
- Ah tu vois ! J’en étais sûr !
- Oui, oui.
- Alors, raconte.
- Bah rien. C’était il y a très longtemps. Cinquante ans au moins.
- Il s’est passé quelque chose ?
- Bah oui.
- Tu m’as trompé avec cette personne ?
- Mon dieu non ! Jamais de la vie.
- Bravo, c’est bien.
- Mais je me souviens, c’était un beau jeune homme.
- Ah oui ?
- Oui, oui. Très beau même. Je l’ai rencontré en donnant mes vêtements à la laverie. Chez Madame Chambaud.
- Madame Chambaud, oui.
- Qu’est ce qu’elle était gentille !
- Oui, très. Et tu lui as parlé au jeune homme ?
- Non, non. On s’est juste salué.
- C’est bien.
- Je me rappelle qu’il m’a souri.
- Ah, quand même.
- C’était un beau jeune homme.
- Oui, tu l’as déjà dis.
- Très beau même.
- Hmmm
- Je me souviens qu’il avait une petite moustache
- …….
- Très petite. Un peu comme cet acteur, tu sais….
- ……..
- Ah, j’ai oublié. Une petite moustache. Mais une belle moustache.
- ……..
- En tout cas, c’était vraiment un beau jeune homme.
- Jeannine, on rentre j’ai froid !
- Déjà ?
- Oui, j’ai froid je te dis !
- Très bien, mon bouchon. Va pas t’attraper un rhume.
- Tu vas arrêter de m’appeler comme ça, bon sang ! Je m’appelle Harold !
- D’accord, pardon.
- Bon, allez, on rentre.
- Oui, on rentre.
- Qu’est-ce que t’attends ?
- Bah, c’est à ton tour, non ?
- Ah….Ah oui, c’est vrai.
Péniblement, le vieil homme se lève de son fauteuil et lentement se place derrière la chaise roulante. Son regard délavé et fatigué par les ans croise celui de sa vieille épouse. Elle lui sourit tendrement. Il lui rend son sourire, froissant un peu plus sa peau parcheminée. La femme s’assoit à son tour en grimaçant. Elle a un peu mal aux jambes. Elle lui dit. Il revient près d’elle et lui masse les mollets quelques secondes avant de revenir se placer derrière elle. Elle le remercie en l’appelant par son petit nom. Il secoue la tête et pousse un profond soupir.
L’homme se met pousser le fauteuil. Lentement, le couple se dirige vers la sortie du parc. Et s’éloigne.
david widjet (http://www.ecrivez.org)