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PUDDING DAY.



Il était une fois l'enfer. Celui des Hommes. Pour les Hommes, par les Hommes et pour leurs frères considérés comme du bétail broutant l'herbe calcinée par le soleil brûlant.

Plus de ciel, que des éclairs et des cris lancés dans le silence. Ces cris de hyènes percutant les murs des maisons collées les unes aux autres. Silencieuses. Béates d'effroi et de résignation. Une voiture freina sec devant une épicerie à l'entrée du ghetto de Varsovie. Un homme en uniforme descendit et fracassa la vitrine avec un pavé brisé sur la chaussée. Le bruit métallique tira Monsieur Olzen de son sommeil. Et pour lui, le rêve dans lequel il s'était plongé se métamorphosa en un cauchemar gigantesque bâti de fils barbelés et de miradors exhibant leurs puissantes statures à la barbe des dieux cachés au-delà des nuages. Leurs trônes renversés et leurs coupes d'Ambroisie gisant sur les dalles de leurs palais étaient piétinés et faisaient tristes mines. Monsieur Olzen périt dans un camp d'extermination. Une molaire cariée quelques années auparavant avait été remplacée par une postiche en or. De l'or pour les lâches. De l'or à faire fondre dans le chaudron des alchimistes du chaos. Pour ces hommes faits bêtes pour diriger un monde agonisant dans la niche de la dictature des gens bien pensant.

HÔPITAL PSYCHIATRIQUE DE DENVER, DIMANCHE 15 FEVRIER 1940 :

- "Maggie, dites-moi... Où étiez-vous cette nuit entre 3 et 4 heures du mat ?".

- "Quelle question Monsieur Charles, je dormais ! Entre 3 et 4 heures du mat, on dort la majeure partie du temps. De Paris à Las-Vegas, de Moscou à Oslo, de la niche de mon chien Fred à l'igloo de l'inuit Lazlo, on roupille ferme mon cher Charles !".

- " Ici on subsiste plutôt Maggie, ne pensez-vous pas ?".

La bible plantée au milieu de la table était ouverte à l'Exode. Du matos pour les nuits d'insomnie. Plus besoin de calmants dosés pour culbuter un hippopotame. Des lignes entières où les hommes pulvérisent le record es miracles en tous genres. Du genre d'un bateau flottant sur les eaux déchirées par les éclairs et les vents mauvais par exemple. Chaque espèce animale peuplant la terre dans une arche, calme comme des agneaux et sages comme des pélerins. Un grand Monsieur vêtu de blanc avec son bâton et ses louanges à charmer les serpents et flanquer une dose canon d'adrénaline à une poule toute occupée à couver ses oeufs. Bref, des histoires à dormir debout. C'était justement ce qu'il fallait à Monsieur Charles pour entrevoir le reste de lucidité dans les yeux de Maggie. Maggie, en cet instant précis ressemblait à une petite fille sage assise devant la télévision devant un épisode de Rintintin. Bref, une image lisse et éphémère. A peine jaunie par la pisse dans laquelle elle était assise depuis une bonne demi-heure. Une icône que l'on pose et qui demeure immobile. Un courant d'air glacé sur sa nuque, une image d'Hulk Hogan écrasant la tête d'un de ses molosses préférés contre le plancher d'un ring de catch et hop... Le Manège enchanté se métamorphosait en Champs-Elysées diaboliques. Une caravane de cirque ambulant traversant l'avenue une centaine de fois, toujours à la même cadence. Les singes savants frappant contre la tête des girafes prenant leur cou dans leurs pattes. Les aras soufflant leur haleine de cacahuètes aux narines des zèbres chargeant le postérieur de Monsieur Loyal au pas de charge. Cacophonie infernale en ré-majeur, trombones sans coulisses martyrisant les tympans des badauds agglutinés contre les garde-fous. Une grosse bête furieuse ne répondant plus au doux nom de Maggie mais Furie. Furie la rousse, la Wonder-Woman au lasso de sado-maso frappant les parties érectiles de mâles en mal de sensations. Monsieur Charles, le gentleman farmer de l'aile B le savait. Il avait déjà assisté impuissant à cette scène où le temps semblait figé, suspendu aux griffes de la Chimère avant son envol vers le paradis des damnés. Hypnotisé et fixé à son siège, il  assistait tel une proie consentante à l'éclosion de la vraie Maggie. Celle qui terrorise les pensionnaires de l'aile B de l'hôpital psychiatrique de Denver en leur mettant un morceau de pudding avec deux yeux de boeufs que le boucher lui prête afin d'assouvir sa vengeance. La mine dégoûtée des pensionnaires devant sa carbonnade de boeuf mitonnée avec amour dans les cuisines du resto des tarés le hantait jour et nuit. Affable, Monsieur Buffle, le cuisinier du resto des tarés, écoutait avec attention les plaintes de Madame Jessie, la nymphomane psychotique aux mains de fées, aux cheveux d'ange, aux yeux de biche et aux dents d'acier. Capable de déchiqueter un nez frôlant sa mâchoire en galoche, sa beauté triste émouvait l'homme. Le destin l'avait broyé à ses 18 ans quand, toute occupée à foncer la cage thoracique de son amant avec une hache, elle fut surprise en pleine besogne par la mère de celui-ci. Des hurlements alertèrent le quartier. La mère de l'adolescent occi se précipita vers la cabine téléphonique postée à l'angle de l'avenue Edison et de la rue Jefferson. La police arrêta Jessie qui se laissa emmener sans témoigner la moindre résistance. Depuis, elle partageait le quotidien des patients de l'aile B. L'aile des "irrécupérables", des "dangereux" et des "chiants". Des brebis égarées dans le pré de l'absurde. Les gardiens, conscients de l'état désespéré de ces gens les considéraient comme des gibiers de potence. Des êtres malfaisants assimilés à des carcasses mobiles suspendues aux crochets des bouchers occupés à débiter les morceaux de choix des agneaux engraissés au désespoir et à la détresse profonde.

-"Maggie, je vous en prie, vous n'y pensez pas... Pas maintenant, vous avez à peine terminé la Genèse, pas la peine d'aborder l'Exode ! C'est comme vouloir boire la lie avant d'avoir goûté la première goutte du nectar. C'est vouloir stopper sa voiture lorsque le feu passe au vert. C'est découvrir la fin d'un roman policier avant d'en avoir lu la première page. C'est absurde, voilà tout !" s'exclama Monsieur Charles.

- "Mon cher Charles. L'absurdité règne en maître ici. Je vous trouve un peu léger pour vous octroyer le droit d'effacer d'un seul coup de gomme les ratures de nos existences respectives !".

Soudain, une lame de fond balaya le siège de Maggie La Furie. D'un geste rapide et précis, elle se baissa, replia sa chaussette gauche de couleur blanche à pois rose et releva son bras pour atteindre la gorge du pauvre homme. Une étincelle jaillit dans ses yeux. Les prémices d'un incendie, l'étoile perçant le ciel de plomb d'une nuit d'orage, le geste de désespoir d'un suicidé se balançant d'un immeuble de dix-huit étages. Le geste de trop pour oser entrevoir la fin de la chute. La folie poussée à son paroxysme. L'hallali en quelque sorte. Un jet pourpre vint s'écraser contre l'écran de la télévision. La lame du cutter venait de trancher l'oesophage de Monsieur Charles soudain pris de convulsions. A la fuite des pensionnaires hors de la pièce d'ensuivit les injonctions des gardiens déjà occupés à plaquer le corps cadavérique de Maggie contre le sol tapissé de liquide rouge foncé. Cette nuit-là, le boucher parla à Maggie de son tour de force. Il l'en félicita. La cellule capitonnée laissa également pénétrer d'étranges voix jaillies d'outre-tombe. Monsieur Charles la questionnait sans doute... Elle poussait des ricanements démentiels.

- "Dites donc Maggie. Entre vous et moi. Où étiez-vous vraiment entre 3 et 4 heures du mat au moment où Madame Travis fut égorgée dans sa cellule ? Vous ne m'avez pas encore répondu, petite cachottière !".

Un chuchotement sortit du gosier de Maggie comme une confidence tardivement partagée.

- "Le boucher, vous savez... Nous nous aimons. J'adore le regarder débiter une vache en moins de dix minutes. Tout d'abord, il la dépiaute puis plante sa machette en-dessous de la tête, à la base du cou et trace une ligne presque verticale jusqu'aux intestins. Il ôte ensuite les viscères et découpe les morceaux de choix qu'il étalera à son comptoir. Je ne suis pas encore assez rapide pour ce genre d'exercice mais mon geste s'affine de jour en jour. Vous n'avez pas bougé de votre siège tout à l'heure. Le cutter que m'a prêté le boucher voici quelques semaines me va à ravir. Pas trop grand pour ma frêle paume, pas trop haut pour le glisser discrètement dans ma chaussette gauche, il m'a servi à occire madame Travis et vous. La vieille garce de Travis l'a bien mérité... Quant à Monsieur Buffle, mon amour de boucher, il m'a promis de me demander en mariage lorsqu'il se livrera à la police. Son avocat plaidera la folie et nous serons enfin réunis. Nous nous marierons à la chapelle de l'hôpital psychiatrique de Denver. J'opte plutôt pour une robe rouge écarlate. Qu'en pensez-vous cher Monsieur Charles ?".

YP-SYLONE (http://www.ecrivez.org)


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