Elle est internée.
Derrière ce mot tabou et honteux se cache une triste réalité. Adolescente, elle a cumulé les tentatives de suicide par dizaines, et les séjours à l'hôpital par centaines. Tout ce qui peut dégrader une femme, elle l'a expérimenté : la drogue, le trottoir, les histoires d'amour traumatisantes, les fausses couches, les pertes de mémoire chroniques...
Pour freiner sa déchéance, ses parents l'ont internée dans l'hôpital psychiatrique qu'ils tiennent depuis trente ans. Que ne feraient-ils pas pour elle...
Freiner sa déchéance, tu parles. Cette femme était une erreur de la Nature, la honte de la famille. La photo de sa carte d'identité a été retouchée. Ses parents ont cru bon d'ajouter un entonnoir sur sa tête. A la mairie, c'est passé comme une lettre à la poste. Moyennant finance.
Elle s'est accoutumée à l'enfermement. A tel point qu'elle ne veut plus entendre parler de sorties. Quand l'infirmière lui apporte son plateau-repas, elle est toujours recroquevillée dans un coin de sa chambre et refuse de manger. Elle est famélique. L'infirmière va jusqu'à la battre pour la faire manger. Ne serait-ce que du bout des lèvres.
Un jour, l'infirmière part à la retraite. Elle est remplacée par un jeune infirmier fraîchement sorti de l'école. Tout comme son prédécesseur, il doit s'occuper de cette femme usée par la fatalité.
Dès le premier regard, il a été touché. Touché par sa prostration, son expression de terreur, sa maigreur qui lui allait si bien.
A force de patience, il arrivait à la faire manger. Il lui fallut pourtant des jours, des semaines, des mois pour y parvenir. Mais il ne désespérait pas de lui redonner le sourire qu'elle n'a jamais arboré.
Pour cela, il lui parlait. Beaucoup. Enormément. De tout. De rien. De tout ce qui lui traversait l'esprit. Il lui disait aussi des douceurs. Des mots gentils. Aucun n'était prononcé plus haut que l'autre. Il chuchotait tendrement.
Chaque fois qu'il plongeait ses yeux dans ceux de l'internée, il y voyait de la curiosité. De la curiosité mêlée à de la peur et à de l'amertume. Elle ne parlait qu'avec son regard. Jamais il n'a entendu le son de sa voix. Jamais il ne l'entendrait.
Ses employeurs ne lui ont jamais dit la raison pour laquelle ils ont interné leur fille. Les médecins se montraient tout aussi silencieux sur ce sujet.
Il consacrait toute sa vie, tout son temps à cette internée. Il connaissait ses traits à force de la regarder, ses formes à force de l'habiller, ses goûts à force de la fréquenter. Il aurait tout donné pour la rendre plus heureuse.
Le jour où il s'est rendu compte qu'elle avait des seins, un ventre, un sexe de femme, un furieux désir s'empara de lui. Il était tiraillé entre sa patience et sa libido naissante.
Ce serait le seul moyen de connaître le son de sa voix. Tant pis. La violence était nécessaire. Qui sait, peut-être guérirait-elle ensuite...
Elle cria. De peur, de colère, de honte, de surprise. On n'aurait pas même entendu le bruit du décollage d'un avion.
Il fallait désormais la faire taire. A jamais. Il sortit de sa poche une lame de rasoir qu'il lui enfonça dans le poignet gauche.
Les parents déplorèrent le suicide de leur fille, avant de l'enterrer tout au fond du jardin de l'hôpital.
penseur (http://www.ecrivez.org)